vendredi 20 novembre 2009

En Corée du Nord, un déficit alimentaire chronique

Sur des charrettes à bras, dans des hottes à dos d'homme ou de femme, dans les bennes de camion et jusque dans un vieil autobus affrété pour l'occasion, les choux et les navets transitent sans relâche à travers la ville pour être entassés sur les balcons ou déchargés en monceaux dans les cours d'immeuble. En Corée du Nord, novembre est la saison du kimchi - condiment à base de choux et de navets fermentés et macérés avec des piments -, symbole de la cuisine locale. Les femmes, accroupies, s'affairent à effeuiller les choux, à peler et à couper les navets, brassés ensuite dans des bassines avec sel, piment et ail avant d'être placés dans des grandes jarres de terre brunes pour l'hiver.

A Pyongyang, vitrine du pays, les marchés sont fournis en denrées alimentaires et en produits de consommation venus de Chine. Soucieux de contrôler une économie de marché qui a fleuri depuis dix ans, le régime réprime ces activités "capitalistes", sans toutefois les étouffer. Mais, en dépit de l'apparente stabilité des conditions de vie dans la capitale, qui doit être nourrie en priorité, la République populaire démocratique de Corée (RPDC) connaît cette année encore une pénurie alimentaire, plus ou moins grave selon les régions, mais dramatique pour les plus isolées, situées dans le centre du pays.

Officiellement, la production de céréales s'élèverait à 5 millions de tonnes - soit 7 % de plus qu'en 2008 -, permettant une alimentation de subsistance aux 23 millions d'habitants, victimes, au milieu des années 1990, d'une dramatique famine (qui fit de 600 000 à 1 million de morts).

Mais les experts agricoles étrangers présents sur place sont sceptiques : en l'absence d'une évaluation indépendante - comme celle réalisée en 2008 par le Programme alimentaire mondial (PAM) et l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), qui concluaient à un déficit de 800 000 tonnes -, ils sont réduits aux conjectures.

En 2008, la RPDC avait bénéficié de facteurs positifs : conditions climatiques favorables et engrais. Cette année, le climat a été moins favorable et la Corée du Sud n'a pas fourni les 300 000 tonnes d'engrais attendues, en raison du raidissement de Séoul, qui exige des progrès sur la question nucléaire pour poursuivre son assistance. En 2009, le déficit alimentaire devrait être comparable à celui de 2008. Mais le tarissement de l'assistance internationale risque d'aggraver la pénurie.

Dès le printemps, le PAM a "tiré la sonnette d'alarme", demandant une aide de 500 millions de dollars (335 millions d'euros) destinée à nourrir un tiers de la population. En novembre, il n'avait reçu que 20 % du montant réclamé. Alors que la Somalie, le Soudan ou le Myanmar (Birmanie) - dont les images à l'étranger ne sont guère positives - bénéficient de l'assistance internationale, la RPDC est si diabolisée que les donateurs se détournent. Bien que les sanctions prises à son encontre, en juin, par le Conseil de sécurité des Nations unies, à la suite de son deuxième essai nucléaire et ses tirs de missiles, n'affectent théoriquement pas l'aide humanitaire, c'est en réalité le cas.

La RPDC se trouve, de fait, sur une liste noire de l'aide humanitaire. Celle-ci arrive, mais avec parcimonie, et la population en est la principale victime. En 2009, l'assistance la plus substantielle provient de la Chine, qui applique les sanctions internationales, mais mène parallèlement une politique destinée à garantir la stabilité du régime, en le maintenant sous perfusion. Depuis quelques mois, Pékin ne publie plus de statistiques sur ses échanges avec la RPDC et l'on ignore le montant de son assistance.

Certains experts étrangers font valoir que la situation alimentaire est préoccupante, mais que l'alarmisme n'est pas de mise : une partie des récoltes (cultures sur les pentes, jardinets) échappe aux statistiques officielles et pallie jusqu'à un certain point la pénurie en alimentant les marchés parallèles.

Dans un pays montagneux où les terres arables sont rares (elles représentent 20 % de la superficie) et les hivers sibériens, l'effort humain consenti par la population est immense. Dans des régions telles que le Pyongan du sud, grenier à riz du pays, le vert tendre des rizières s'étendait cet été à perte de vue, alternant avec les champs de maïs. La moindre parcelle de terre était cultivée : du soja pousse sur les talus des rizières et les plantations s'arrêtaient à la lisière des routes pour grimper à l'assaut des collines. L'animal de trait pallie une mécanisation inexistante ; le repiquage et les moissons se font à la main.

Plus que la quantité de la production agricole, c'est la situation nutritionnelle de la population qui est inquiétante, notamment le manque de protéines. Selon les estimations des Nations unies, la malnutrition touche 23 % des enfants de moins de 5 ans ; un tiers des femmes enceintes sont sous-alimentées (leur poids ne dépassant guère 45 kg) et donnent naissance à des bébés au système immunologique affaibli.

En outre, en raison de l'insuffisance des engrais chimiques, l'agriculture nord-coréenne recourt depuis deux ans aux effluents humains et animaux, avec les risques sanitaires que cela comporte. "Nous assistons à un phénomène cumulatif de sous-alimentation chronique depuis quinze à vingt ans, qui passe d'une génération à l'autre et se traduit par une tragédie au ralenti", estime Torben Due, représentant du PAM à Pyongyang.

La pénurie alimentaire chronique de la RPDC entraîne une détérioration de l'état de santé de la population à laquelle ne peut faire face un système hospitalier aujourd'hui tragiquement dénué de moyens : équipements, désinfectants, anesthésiants, médicaments...
Philippe Pons

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